Hommage aux victimes de la tuerie du 24 mars 1961 au Lamentin

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La Une de Justice du 30 Mai 1961

Le 24 mars 1961, il y a 65 ans, la grève des ouvriers de la canne a vu l’intervention brutale des forces de répression coloniale faisant 3 morts et de nombreux blessés au Lamentin.  Trois innocentes victimes : Suzanne Eulalie MARIE-CALIXTE, 24 ans, couturière, quartier “Floraindre”, Marcellin, Alexandre LAURENCINE, 21 ans ouvrier agricole à “Roches Carrées”, Edouard VALIDE, 26 ans, ouvrier agricole à “ROCHES Carrées”.

Crime odieux perpétré alors que les ouvriers agricoles ne demandaient qu’une juste revalorisation de leur salaire. Les planteurs békés savaient qu’ils pouvaient compter, comme toujours en pays sous domination coloniale, sur le pouvoir pour utiliser la force, l’intimidation, la provocation en toute impunité.

Que valent la vie de ces trois innocents, assassinés de sang-froid.

Que valent ces nombreux blessés, marqués à vie pour avoir eu le courage de se dresser et exiger des conditions de vie meilleure pour élever leurs enfants dans la dignité.

Comme avant chaque début de récolte les ouvriers agricoles de la canne s’étaient mobilisés depuis plusieurs semaines déjà pour réclamer de meilleures conditions de travail et de salaires. Le mouvement partagé par l’ensemble des travailleurs touchait les grands centres agricoles de la Martinique. Ils savaient que les gros planteurs accumulaient de superprofits d’où la mobilisation pour une meilleure revalorisation de leur journée de travail. Les forces de l’ordre dépêchées par les autorités préfectorales multipliaient les provocations en procédant à des arrestations arbitraires en guise d’intimidation. Seulement, les ouvriers agricoles, soutenus par la CGTM, entendaient mener leurs actions jusqu’au bout pour satisfaire leurs légitimes revendications.

En 1961, on est en pleine période de répression coloniale. C’est la guerre d’Algérie avec les monstruosités commises par l’armée française. C’est l’ordonnance du 15 octobre 1960, d’abord destinée à l’Algérie et qui fut appliquée à quatre dirigeants communistes martiniquais ; c’est la période des saisies de Justice, des perquisitions arbitraires, etc. Du reste il faut observer que la tuerie opérée au Lamentin, ville dirigée par le communiste Georges Gratiant, n’était pas une simple bavure.

En effet, c’est au moment où le maire du Lamentin était allé à Fort-de-France pour réclamer la libération des ouvriers agricoles arrêtés qu’a eu lieu la provocation du sieur Aubéry. Alors que les travailleurs étaient en assemblée générale dans la cour d’une cantine scolaire pour donner une suite au mouvement. Cette intervention brutale et sanglante des forces dites de l’ordre avait, une fois de plus, montré le vrai visage du colonialisme.

“Les gendarmes mitraillent les travailleurs du Lamentin : 3 morts, 25 blessés : Pour faire cesser les massacres, il faut débarrasser notre pays du colonialisme, il faut exiger l’autonomie !”

Tel était le gros titre du journal Justice du 30 mars 1961. La ville du Lamentin, qui, en ce vendredi 24 mars, venait de vivre des moments tragiques avec l’intervention brutale des forces de répression contre les ouvriers de la canne.

L’émotion et la colère de Georges Gratiant fut à la hauteur du crime commis à l’encontre de ces ouvriers agricoles.  Jenny Gratiant, son épouse nous relatait souvent ce fait. Lorsque Georges constata l’ampleur de cette tuerie perpétrée dans sa ville, il s’enferma le soir même dans son bureau pour coucher sur le papier son cri de douleur et sa colère dans un discours désormais historique intitulé “Sur trois tombes” qu’il devait prononcer le lendemain à l’occasion des obsèques des trois victimes et lui valut des poursuites devant les tribunaux pour “injures envers l’armée” et dont voici le début :

Au nom de l’ordre et de la force publique, au nom de l’autorité qui nous régente, au nom de la loi et au nom de la France, une poignée d’assassins en armes vient de creuser trois tombes d’un coup sol lamentinois…”.

Des propos que seul, un militant communiste de l’envergure de Georges Gratiant pouvait tenir.

Dans le rapport de la “Commission d’information et de recherche historique sur les événements de décembre 1959 en Martinique, de juin 1962 en Guadeloupe et en Guyane, et de mai 1967 en Guadeloupe”, dit rapport Stora, d’octobre 2016, on relève un élément qui confirme ce qu’écrivait Camille Sylvestre en 1955 à savoir “qu’en dépit de la départementalisation, la Martinique demeure une colonie”.

En effet, le rapport reprend une citation du Secrétaire d’Etat, André Morice, des années 1950 à son gouvernement : “il faut en fait réaliser l’assimilation telle que promis. On ne peut avoir des citoyens français de seconde zone.Quel que soit le sacrifice que cela entraîne, il faut aller jusqu’aux conclusions logiques de notre geste et la nécessité absolue de cet effort”.

La tuerie du 24 mars 1961 au Lamentin et la vague répressive qui s’en est suivie sont les exemples significatifs pour tordre le cou aux idéologues des “bienfaits de la colonisation” ou encore ceux de “la France, une et indivisible” ou quand le traitement politique est appliqué de manière différenciée que l’on soit en France ou dans les territoires encore sous domination française

Ce cri d’indignation de Georges Gratiant aux obsèques de nos martyrs en terre lamentinoise, nous interpelle encore aujourd’hui :

Nous mesurons alors le poids du mépris des meurtriers en uniformes et nous savons aujourd’hui encore mieux qu’hier le peu de poids que pèsent dans la balance de l’Etat Français les vies humaines, lorsque ces vies-là sont celles des nègres de chez nous”.

C’est toujours “le combat des mêmes contre les mêmes”, comme aimait à nous le répéter notre camarade Sévère Cerland, contre un système colonial de plus en plus rusé, qui sait acheter les consciences pour quelques poignées de “subventions” ou quelques “habilitations” pour que son système perdure à la grande satisfaction des multinationales de la société de consommation.

Le meilleur hommage que nous puissions rendre aux victimes de la tuerie du 24 mars 1961 et à Georges Gratiant qui fut maire du Lamentin, c’est de ne pas attendre qu’une éventuelle réforme constitutionnelle française nous lâche quelques hochets pour créer une illusion de “pouvoir”, mais de sortir de cette routine mortifère, paralysant, afin de travailler à la construction d’une alternative nouvelle, une société débarrassée des séquelles du colonialisme.

Respect aux trois innocente victimes de la répression coloniale :

Suzanne, Eulalie, MARIE-CALIXTE,Marcellin, Alexandre, LAURENCINE,Edouard VALIDE

Saluons la mémoire de Georges Gratiant, gestionnaire exceptionnel de la ville du Lamentin, défenseur des grandes causes de notre peuple, contre l’oppression, l’obscurantisme, la répression du système colonial et pour l’émancipation du peuple martininiquais.

                                   

Fernand PAPAYA