Ce samedi 9 mai, les haïtiens ont manifesté dans Paris pour demander la réouverture de l’aéroport Toussaint Louverture en Haïti, suite à l’appel du collectif “Nou Bouké”. Depuis 2024 le trafic aérien de Port-au-Prince est fortement perturbé. Mambo Farah, coordinatrice du mouvement a souhaité prendre la parole sur la situation et livrer son analyse et ses solutions.
Tee-shirts “Nou Bouké” (“Nous sommes fatigués”) enfilés, pancartes en main, drapeaux flottant dans la capitale française… Ce samedi 9 mai 2026, les haïtiens de Paris sont venus manifester devant le consulat de leur pays, suite à l’appel du collectif “Nou Bouké”. Ils sont venus avec un objectif en tête : demander la réouverture totale de l’aéroport international Toussaint Louverture en Haïti. Beaucoup d’entre eux sont venus exprimer leur désarroi face à l’impossibilité de rentrer chez eux et à la hausse du prix des billets, devenue particulièrement difficile à supporter.
Depuis 2024, les activités de l’aéroport sont perturbées voire mises à l’arrêt pour certaines. Cela fait suite à des plaintes de certaines compagnies aériennes qui se plaignaient de se faire tirer dessus lorsque leurs avions s’apprêtaient à atterrir. La structure est donc fermée à plusieurs types de vol, tels que les commerciaux et isole Port-au-Prince du trafic aérien. De plus, les billets d’avion sont devenus de plus en plus chers. Plusieurs compagnies ont suspendu leurs vols à cause de l’insécurité, il y a donc de moins en moins d’offres et les prix explosent.
“Nou Bouké” est un collectif haïtien basé à Paris. Ce mouvement a pour but d’éveiller les consciences mais aussi de dénoncer ce genre de situation.
Mambo Farah, coordinatrice de l’association, a souhaité s’exprimer sur le contexte concernant l’aéroport Toussaint Louverture et nous a livré son analyse.
Thibaut Charles : Pourquoi vous mobilisez vous aujourd’hui à Paris ?
Mambo Farah : “Aujourd’hui nous sommes mobilisés car l’aéroport d’Haïti est fermé depuis deux ans. Pratiquement aucun avion ne vole, par rapport à cela les haïtiens qui vivent en France ne peuvent pas rentrer chez eux. Même quand on arrive à prendre l’avion, le voyage reste long. Avant peut-être que l’on pouvait payer 800 ou alors 1200 euros, mais maintenant si on ne gagne pas 4000 ou 5000 euros par mois, on ne peut pas rentrer chez nous. Aujourd’hui nous sommes rassemblés pour demander aux haïtiens de témoigner de ce qu’il se passe dans notre aéroport et par conséquent sur nos terres, de montrer ce que les gangs armés et les américains ont fait de notre pays.”
TC: Pourquoi l’aéroport est fermé, selon vous ?
MF : Depuis 2024, il a été fermé, car certaines compagnies ont affirmé qu’on aurait tiré sur elles. Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse d’une véritable excuse quand on voit comment le pays est entravé aujourd’hui. Je pose la question sincèrement, quel pays qui gagnerait quelque chose à avoir son aéroport fermé. Pour ceux comme nous qui vivons en France et qui ne peuvent pas rentrer au pays, c’est comme si nous étions mis en exil, mais simplement sous une autre forme.
TC : Vous dites que cela crée une forme d’exil pour ceux qui vivent en France. Mais pour ceux qui vivent là-bas, cela crée un impact beaucoup plus grand, non ?
MF : C’est le cas, en effet, comme je le disais, aucun pays ne peut fonctionner correctement sans aéroport. Prenons l’exemple des pays qui sont en guerre, ça ne constitue pas forcément une raison pour qu’ils décident de fermer leurs aéroports, du moins cela dépend de l’économie du pays. Comment le peuple peut-il vivre sans son aéroport ?
TC : Pourquoi les billets d’avion deviennent aussi chers ?
MF : Cela s’explique notamment par le grand nombre d’escales nécessaires pour rejoindre Haïti. Même si cela ne paraît pas évident au premier abord, les voyageurs doivent souvent passer par plusieurs pays avant de pouvoir enfin atterrir. À la longue, cette situation finit par devenir un véritable business réalisé sur le dos de la population…
TC : L’aéroport reflète-t-il l’état du pays aujourd’hui ? Devient-il un symbole ?
MF : Cela dépend de ce qu’on peut appeler symbole, une chose est certaine : l’aéroport est aux haïtiens, pas aux mercenaires américains qui l’occupent. Ils doivent partir.
TC: Il est souvent question de la sécurité du peuple quand on évoque les raisons de la fermeture de l’aéroport. Est-ce réellement le cas ?
MF : L’excuse de la sécurité est selon moi une forme de diversion. Par rapport à cela, notre mouvement citoyen essaie de faire en sorte d’éveiller les consciences. On nous sort facilement le motif de la sécurité mais derrière il n’y a aucune amélioration, le pays reste dans le même état dans lequel il est. Aujourd’hui, nous arrivons à un moment où nous nous disons qu’il faut que l’on se lève, cela suffit.
TC : Faut-il donc comprendre que cette situation favorise les puissances étrangères plutôt que les Haïtiens ?
MF : Bien-sûr. Beaucoup d’haïtiens ne voient pas en quoi ce contexte peut les aider. De plus, il y a beaucoup de politiciens qui sont malheureusement corrompus. Ces derniers ne voient jamais l’intérêt du peuple avant tout, ce qui est important pour eux, c’est souvent celui de leurs familles, et c’est assez regrettable.
TC : Parallèlement, comment la diaspora haïtienne vit cette situation ?
MF : Nous le vivons très mal. Tout à l’heure, je vous parlais du nombre d’escales à effectuer et du coût des voyages : quand on voit tout cela, c’est extrêmement décourageant. Nous sommes le premier peuple noir libre de l’Histoire, et pourtant aujourd’hui, nous avons le sentiment de ne pas être respectés. Le peuple haïtien doit se mobiliser, car nous avons l’impression d’être en guerre. Mais contre qui ? C’est difficile à dire tant la situation est complexe, entre les gangs, les responsables politiques et même certains policiers qui s’en prennent à ceux qui osent manifester.
TC : Quelles sont les actions qui sont mises en oeuvre par votre collectif ?
MF : Nous organisons des événements tels que des manifestations, des marches blanches et même des conférences. Nous avons un site internet “https://nou-bouke.com” dessus nous publions nos revendications mais écrivons aussi des articles. “Nou Bouké” a pour but d’éveiller la conscience du peuple.
TC : Et quelles solutions vous proposez ?
MF : Il faut savoir qu’en Haïti, il n’y a pas de Sénat. Il est presque impossible de porter nos revendications. Il faut que la population locale d’Haïti se lève et ne se laisse pas intimider. Nous sommes plus nombreux mais aussi plus fort qu’eux. On ne doit pas laisser un petit groupe de personnes faire ce qu’ils veulent de nous, notre vie en dépend. Je pense que je ne pourrai pas avoir le temps de voir le pays changer mais j’espère que mes enfants et mes petits-enfants pourront profiter d’un avenir meilleur là-bas.
TC : Quel avenir peut-on voir pour Haïti ?
MF : Il y a tellement de choses à revoir, si nous nous unissons, Haïti aura de l’avenir mais aussi de la jeunesse. Notre pays a tout ce qu’il faut pour se lever, donc, qu’ils ouvrent enfin l’aéroport !
Propos recueillis par Thibaut Charles





