Une très intéressante étude de l’Iedom sur la question de l’intégration de la Martinique dans la Caraïbe. Limitée par le statut de RUP européenne et de DROM

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L’Institut d’émission des DOM-Martinique a publié le 11 juin une étude datée de juin 2026 et intitulée “La Martinique dans son environnement régional : Quelles perspectives d’intégration caribéenne ?”.
France-Antilles a présenté cette étude dans un article le 16 juin dernier.
La note Iedom commence par une synthèse que nous croyons utile de reprendre ci-après :
“La Martinique partage avec ses territoires voisins de la Caraïbe un ensemble de traits structurels propres aux petites économies insulaires. Elle présente toutefois des indicateurs socio-économiques plus favorables, avec notamment un niveau de PIB par habitant sensiblement supérieur. En tant que département d’outre-mer français et région ultrapériphérique (RUP) de l’Union européenne, et au regard de son histoire, la Martinique entretient des échanges commerciaux majoritairement orientés vers l’Hexagone, traduisant un niveau d’intégration régionale encore limité. Ce statut lui confère des spécificités institutionnelles et réglementaires qui la distinguent fortement des autres économies caribéennes et limite son insertion régionale.
Dans un contexte marqué par la mondialisation des échanges et la problématique de la vie chère, prégnante en Martinique, la question du renforcement des relations entre la Martinique et ses voisins apparaît aujourd’hui centrale. L’adhésion récente de la Martinique en tant que membre associé de la CARICOM illustre cette volonté de mieux s’insérer dans les dynamiques caribéennes et d’élargir les perspectives de coopération. Cette intégration régionale peut représenter un levier de développement à travers le commerce, les échanges de services ou encore les projets de coopération régionale dans des domaines stratégiques tels que la sécurité, la santé, le climat ou la gestion des risques naturels.
Cette ouverture régionale soulève cependant plusieurs défis liés au pouvoir d’achat relativement faible des pays voisins, aux contraintes réglementaires européennes et à la compétitivité des entreprises martiniquaises. Ainsi, si l’intégration caribéenne de la Martinique apparaît comme une opportunité économique, sa mise en oeuvre reste confrontée à plusieurs obstacles
”.
Fin de citation.
Autrement dit, l’adhésion de la Martinique à la Caricom en tant que pays associé n’ouvre pas automatiquement le marché des pays de la Caraïbe.
Le document faisant 9 pages, nous nous limiterons à en présenter un résumé commenté.

La Martinique comme DROM et RUP


La position de la Martinique est précisée : “En tant que département et région d’outre-mer (DROM) français et région ultrapériphérique (RUP) de l’UE depuis 2009, la Martinique s’inscrit dans le cadre institutionnel français et européen. Elle ne peut donc pas siéger comme membre à part entière dans les organisations régionales réservées aux États. Par ailleurs, les politiques commerciales, douanières et monétaires de l’UE et de la France priment sur les accords régionaux, bien que l’article 349 du Traité sur le fonctionnement de l’UE (TFUE) permette d’adapter certaines politiques européennes aux contraintes spécifiques des RUP. En revanche, elle peut bénéficier du statut de membre associé, comme c’est déjà le cas au sein de l’OECO, de l’AEC, de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) ou plus récemment de la CARICOM. Elle peut également participer à certains travaux et à des projets de coopération régionale dans plusieurs domaines (santé, éducation, environnement, transport, etc.). (…)”.
Un historique instructif de la démarche d’adhésion comme “membre associé” de la Martinique à la Caricom et à l’OECO est présenté. A lire dans la version Iedom.

Des disparités notables entre la Martinique et les autres territoires de la Caraïbe


“Si la Martinique est située au coeur du bassin caribéen et présente certaines caractéristiques communes avec les territoires environnants, des disparités importantes sont néanmoins à souligner, en particulier en termes de niveau de développement. Avec une population d’environ 360 000 habitants, le produit intérieur brut (PIB) par habitant en Martinique (31 817 $) en 2024 est globalement supérieur à tous les pays membres (17 085 $ en moyenne) et territoires observateurs de la CARICOM (19 244 $), à l’exception des Bahamas pour les pays membres, de certains paradis fiscaux pour les membres associés, et Aruba et Puerto Rico pour les territoires observateurs”.

Par ailleurs, “des écarts de développement se reflètent également dans les modèles économiques des pays de la région, qui se distinguent à la fois de celui de la Martinique et les uns des autres”.
L’Iedom note que “la départementalisation a provoqué une évolution qui se reflète dans la structure actuelle de l’activité économique, où le secteur des services non marchands (majoritairement le secteur public) occupe une place beaucoup plus prégnante en Martinique (40 % de la valeur ajoutée), avec une part au moins deux fois plus importante des services non marchands par rapport à tous les autres pays (entre 11 et 20 %), notamment sur l’enseignement, la santé et l’action sociale”.
Le PIB par habitant ne signifie pas un réel niveau de développement de notre pays.

Par contre, il est relevé par l’Iedom que “ pour ce qui est des autres secteurs, à la différence de la Martinique, plusieurs pays de la région tirent une part significative de leur activité économique de l’exploitation de ressources naturelles, qu’il s’agisse de l’agriculture (7 % en moyenne pour les pays membres de la CARICOM contre 3 % en Martinique) ou des industries extractives. D’autres secteurs comme le tourisme, qui ne représente qu’1 % de la valeur ajoutée en Martinique, occupent également une place bien plus importante dans l’économie de plusieurs pays de la région : 7 % de la valeur ajoutée en moyenne pour les pays membres de la CARICOM. De même, le secteur de la construction, dont le poids est relativement limité en Martinique (3 % de la valeur ajoutée), joue un rôle plus marqué dans l’activité de certains pays (environ 10 % pour les pays membres de la CARICOM)”.
Un secteur productif généralement plus important dans les autres pays caribéens.


Des échanges régionaux caribéens orientés essentiellement vers les Etats-Unis


En ce qui concerne les échanges commerciaux, il est indiqué que “en 2023, ce sont au total 2,75 milliards de dollars de marchandises qui ont été échangées entre les pays membres de la CARICOM. Les produits minéraux, les produits alimentaires et agroalimentaires, ainsi que les machines et équipements de transport représentent plus de 70 % des produits échangés entre ces pays (…) Ces échanges intra-régionaux représentent néanmoins une part minime des échanges de ces économies : 8,3 % des exportations et 8,7 % des importations(…)”.
“Les États-Unis sont, à ce titre, le principal pays partenaire commercial des pays de la CARICOM : ils étaient destinataires de 25,3 % des exportations de ces pays et étaient à l’origine de 41,0 % de leurs importations en 20248. Le poids des États-Unis dans les échanges commerciaux des pays de la CARICOM s’explique à la fois par la proximité géographique, la taille du marché américain et l’existence de liens commerciaux historiques”.
Cependant certains territoires, “dont ceux encore rattachés à une métropole européenne, conservent des relations commerciales avec leurs partenaires historiques. C’est notamment le cas pour Curaçao dont les importations des Pays-Bas représentent 21,1 % des importations totales, ou Sainte-Lucie (territoire indépendant, membre du Commonwealth) avec le Royaume-Uni (6 % des importations)”.

Des échanges mineurs entre la Martinique et la Caraïbe


Les exportations de la Martinique vers les membres et associés de la CARICOM s’élèvent à 20,6 millions d’euros en 2025 (soit 5,0 % de ses exportations totales). Les importations de la Martinique en provenance de la CARICOM atteignent 31,7 millions d’euros en 2025 (soit 0,9 % de ses importations totales). Les pays de la CARICOM avec lesquels la Martinique échange le plus sont Trinité-et-Tobago, le Suriname, Antigua-et-Barbuda, la Jamaïque et dans une moindre mesure Saint-Vincent-et-les-Grenadines. Ces échanges concernent majoritairement les produits pétroliers (à la fois des importations et des exportations), mais aussi des importations d’engrais et des exportations de sable ou de cailloux.
L’Iedom à ce stade observe cruellement que “cette situation s’explique en grande partie par son statut de DROM et de RUP qui oriente prioritairement ses échanges vers l’Hexagone (59 % de ses importations et 41 % de ses exportations en moyenne entre 2015 et 2025, en volume) et le marché européen, et renforce une dépendance structurelle, au détriment des relations commerciales avec les pays voisins”.
Autrement dit, l’intégration à l’Europe éloigne la Martinique de son environnement géographique.

Le développement des routes maritimes au cœur de la stratégie d’intégration régionale


“En raison de sa situation géographique, le commerce de marchandises dans la Caraïbe repose principalement sur le transport maritime. Les échanges se sont ainsi structurés progressivement grâce au développement d’infrastructures, telles que des ports, des zones de transbordement et des plateformes logistiques. Ainsi, le bassin régional est couvert par 19 lignes maritimes et permet de connecter les différents marchés (via le transbordement) (…)Les ports français de Guadeloupe et de Martinique se classent respectivement à la quatrième et à la sixième place au sein de la CARICOM (en volume d’équivalent vingt pieds – EVP).”.
Ainsi il est rapporté que “les membres de la CARICOM ont mis en place un groupe de travail intergouvernemental afin de développer le transport maritime dans la région à travers l’harmonisation des réglementations douanières et phytosanitaires, et la suppression des obstacles non tarifaires”.
Toutefois il est noté que “malgré sa position au cœur de la Caraïbe, la Martinique reste peu connectée à son environnement régional. Les échanges sont freinés par des coûts de transport élevés, un marché local de petite taille et des contraintes réglementaires et logistiques souvent lourdes. Ces facteurs limitent la mise en place de liaisons régulières et rendent les échanges régionaux moins compétitifs que ceux tournés vers l’Europe, et l’Hexagone en particulier”. Nouvel obstacle à l’intégration régionale.

Des dynamiques d’intégration régionale au delà des échanges commerciaux


L’Iedom signale que “si l’intégration commerciale de la Martinique dans la Caraïbe apparaît comme limitée, des coopérations régionales dans certains secteurs clés sont à noter”.
Exemples :

  • accès aux données et outils numériques au service de l’adaptation au changement climatique ;
  • stratégies régionales intégrées dans la gestion et la valorisation des algues sargasses ;
  • domaine de la santé : la coopération scientifique et la recherche clinique dans la Caraïbe.
  • La transformation de l’agriculture et la sécurité alimentaire ;
    Initiative prometteuse dans le domaine financier
    S’agissant des moyens de paiement, les banques centrales de la CARICOM ont lancé le CAPSS (CARICOM Advance Payment Settlement System) pour répondre aux besoins d’une stratégie régionale de développement et d’une plus forte résilience financière ; un essai concluant en conditions réelles entre les Bahamas et la Barbade a notamment été réalisé en février 2025, marquant une étape encourageante.

La Banque Centrale des Caraïbes Orientales : une union monétaire au cœur de la Caraïbe


En 1983, l’Autorité monétaire des Caraïbes orientales (ECCA) est devenue la Banque centrale des Caraïbes orientales (BCCO). Elle compte huit États membres : Antigua-et-Barbuda, la Dominique, la Grenade, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, et deux territoires d’outre-mer du Royaume-Uni : Anguilla et Montserrat.

Opportunités, enjeux et perspectives de l’intégration régionale martiniquaise


La note de l’Iedom donne une vision optimiste de l’avenir de l’intégration régionale de la Martinique.
Elle est décrite comme suit : “Le renforcement de l’intégration de la Martinique dans son environnement régional est un enjeu majeur, pour une économie de taille réduite, confrontée à un déclin démographique, et structurellement dépendante des importations depuis l’Hexagone. Dans un contexte de cherté de la vie qui affecte particulièrement les ménages les plus fragiles, cette intégration apparaît comme un levier complémentaire pour un approvisionnement moins coûteux des productions de pays voisins.”
Sur le plan économique, la CARICOM qui représente un ensemble de près de 32 millions d’habitants peut représenter un potentiel commercial important pour les entreprises martiniquaises. Une adhésion à ce marché commun en tant que membre à part entière (auquel la Martinique n’a actuellement pas accès puisqu’elle n’est que membre associé), fondée sur la suppression des droits de douane intra-zone, offrirait de nouveaux débouchés aux entreprises locales. Observons que cela implique une évolution statutaire vis-à-vis de l’Europe et de la France. Cependant il est averti que les disparités de pouvoir d’achat et la similitude des structures économiques (agriculture tropicale, tourisme, par exemple) plaçant nos pays en situation de concurrence directe limitent pour l’heure ces potentialités.
Les possibilités d’exportation vers la Caraïbe semblent donc limitées à des segments spécifiques, à des biens différenciés qui n’existent pas sur ces marchés.
L’Iedom n’hésite pas à pronostiquer que “l’ouverture commerciale pourrait présenter des effets plus significatifs pour les importations étant donné que l’accès à des produits régionaux potentiellement moins coûteux contribuerait à modérer les prix pour les consommateurs martiniquais”.

Une mise en garde toutefois :
“Si l’ouverture concernait des secteurs où il existe une production locale (poulet et viande bovine produits en Martinique par exemple), la concurrence accrue pourrait fragiliser certaines filières déjà vulnérables, bien que celles-ci seraient en partie protégées de la concurrence extérieure par l’octroi de mer”. Remarquons que, contrairement aux élucubrations de certains oiseaux de malheur tels l’avocate lobbyiste Maryse Coppet ou le dit RPPRAC, le rôle de protection de l’octroi de mer est agréé par le très officiel Iedom.
Le très libéral Iedom enfonce le clou : “Sur le plan industriel, l’ouverture régionale de la Martinique se heurte parfois aux contraintes liées à son statut de RUP et à l’application stricte de la réglementation européenne”. L’exemple est donné de la taxe européenne sur le carbone contenu dans les importations (Industies, BTP) renchérissant les coûts des matières premières venant des pays caribéens non soumis à ces normes européennes.
De nombreux avantages de l’intégration caribéenne de la Martinique sont exposés : densification des routes maritimes, réduction des frais logistiques, importation de matières premières pour être transformées sur place et réexportées, santé, impact du changement climatique, infrastructures de mobilité urbaine, gestion des déchets, sargasses, narcotrafic, etc.
In fine, l’Iedom recommande que “cette intégration doit s’accompagner de garde-fous pour les secteurs stratégiques locaux afin d’éviter une concurrence déséquilibrée, ainsi que de mesures d’accompagnement pour les entreprises souhaitant accéder aux marchés régionaux”.

Michel Branchi

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