Mercredi 17 juin, une réunion avec les services de l’Etat, les parlementaires et des acteurs économiques de l’insertion, de la jeunesse et des sports, a eu lieu dans la salle Camille Darsière de l’Hôtel de la Collectivité Territoriale de Martinique. Pendant 4h, les concernés ont pu échanger sur les modalités d’une cohésion pour lutter contre le narcotrafic et les violences.
L’insécurité en Martinique ne cesse de croitre : Entre 2024 et 2025, le nombre d’homicide a progressé de 38%. Il y a eu 29 homicides en 2024 contre 40 en 2025. Au 22 juin 2026, 15 homicides ont été recensés dont 14 par arme à feu. La circulation des armes à feu, les tentatives d’homicides, et tous les types de violences sont en augmentation sur la période 2024-2026. Il est urgent de réagir.
C’est l’Etat Français qui a la compétence “sécurité” en Martinique, mais la réponse ne peut pas être seulement sécuritaire et répressive : Il faut mettre en place une stratégie territorialisée et durable.
C’est dans cette optique que la CTM a réuni l’ensemble des acteurs concernés pour construire une réponse collective : “L’objectif de cette rencontre est de faire émerger une plateforme commune de propositions destinée à nourrir les échanges avec l’Etat et à préparer la Conférence régionale de sécurité qui se tiendra prochainement en Martinique.”
5 axes sont à prendre en compte pour trouver une réponse globale
Les parlementaires, les maires, les présidents des EPCI, les représentants de la justice, les services de police et de gendarmerie, les services douaniers, le rectorat, les acteurs économiques, de l’insertion, de la jeunesse, du sport et de la culture ainsi que le tissu associatif étaient présents.
La réponse à cette problématique ne doit pas se faire avec une seule approche.
Pour cela, 5 axes ont été développés durant la conférence :
- Sécuritaire : Pour lutter contre les trafics, les armes et les réseaux criminels
- Sociale : Pour accompagner les familles et les jeunes les plus exposés
- Educative : Pour prévenir le décrochage scolaire et renforcer les parcours de réussite
- Economique : Pour offrir les alternatives concrètes à l’économie souterraine
- Territoriale : pour renforcer la cohésion sociale et la présence des services de proximité
Présentée par Eddie Marajo, la matinée débute par l’allocution du Président de la Collectivité Territoriale de Martinique’ Serge Letchimy : “Je suis d’un quartier populaire et j’ai connu la violence. Mais, très honnêtement, je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi grave et qui pourrait nous conduire à la catastrophe. Quand il faut exiger de l’Etat quelque chose, je le fais je le dis clairement mais ce n’est pas que l’Etat.
Notre responsabilité aussi est engagée […] Nous avons vu une mutation radicale qui, de mon point de vue a commencé en 2023, 2024. On a vu la tendance basculer. La violence, la drogue et le trafic d’armes, est socialement installé en Martinique.”
L’Etat défend son bilan
Le préfet de Martinique Etienne Desplanques, s’est lui aussi exprimé : “Nous vivons un moment important et solennel pour la Martinique. J’aime ce terme de mobilisation collective, face à un danger qui mine aujourd’hui la Martinique. Il en va de l’avenir de la Martinique. Je suis heureux que la réunion se tienne avec l’ensemble des acteurs du territoire […] Le niveau de violence est inacceptable de Martinique. La situation n’est pas propre à la Martinique, elle touche tout l’arc caribéen. Face à cette situation, l’Etat est en première ligne.”
Il a également rappelé les actions de l’Etat :
- Empêcher la drogue et les armes d’entrer en Martinique (Opération sur les traits de côtes, radars, drones, rencontre à Ste-Lucie pour permettre aux services de l’Etat Français d’intervenir dans ces zones
- Arracher les racines des trafics : “La lutte contre le blanchiment d’argent, il faudra soulever ce tabou. Nous avons des affaires qui sortent actuellement et ce sont de grosses affaires.”
- Durcir le port et l’aéroport : “Avant, les policiers n’entraient pas sur le port. Allez savoir pourquoi ! La nuit, il n’y avait pas de policiers sur le port, maintenant il y a des patrouilles. Et tant pis si ça gène ! Parfois, il y avait certains containers qui n’arrivaient pas. Tant pis si la CMA-CGM n’était pas satisfaite. On l’a forcé à livrer tous les containers.”
Selon le préfet, le nombre de vols à main armée a diminué de 30%, le nombre de mules venus de Fort-de-France a été divisé par deux à l’aéroport Orly, 60 yoles ont été interceptées depuis février 2025 sur l’entrée en Martinique. 90 personnes ont été interpellées. “Je le reconnais, nous ne parvenons pas à enrayer le nombre d’homicide” avoue le préfet.
Il évoque aussi un quatrième pilier : La prévention : “Nous devons autoriser l’autorité parental, l’autorité du maître, du maire, du policier municipal, de l’assistante sociale. Je nous souhaite aussi du courage. Ce n’est pas possible qu’après un homicide, on n’arrive pas à avoir un témoignage. Il faut donner le courage de parler, de dénoncer le blanchiment d’argent, de dire où sont les armes, le courage collectif”.
Une conférence oui mais après ?
Après les allocutions, la conférence s’est construite en trois séquences :
1- Situation sécuritaire : narcotrafic, armes et violences
2- Jeunesse, familles, éducation, sport et culture
3- Insertion, emploi, formation et développement
Plusieurs intervenants ont pris la parole pour évoquer des attentes et des pistes pour améliorer la situation.
Le président de l’association des maires Justin Pamphile a rappelé que le manque de finance réduit l’action municipale : “On a beaucoup cité les maires, ce qui est logique car la mairie est une institution de proximité et par conséquent, ont un terrain d’intervention qui touche directement la totalité de la population concernée. J’ai entendu que ce n’est pas forcément une question d’argent. Je suis désolé de vous dire qu’on ne peut pas aborder les questions des réponses à apporter sur le terrain, si on n’aborde pas la question des moyens financiers. Si on veut combattre pour permettre aux personnes qui sont dans une situation d’extrême pauvreté puissent trouver des solutions, nous n’avons pas d’autre choix que de mettre des moyens en place. S’il n’y pas de moyens, je ne vois pas comment apporter des réponses concrètes.”
Le président de l’Union Territoriale des Structures d’Insertion par l’Activité Economique, Jean-François Dulème, donne son ressenti sur la conférence : « C’est bien que la CTM ait pris cette initiative pour qu’on puisse parler. J’ai tenu à rappeler que l’insertion pour l’activité économique, est un acteur majeur de l’insertion en Martinique et que nous sommes en permanence en train de donner des perspectives aux jeunes qui avaient perdu tout espoir, nous devons avoir plus de moyens. La CTM est confrontée aux mêmes problèmes que toutes les autres collectivités, c’est-à-dire une contraction des moyens de l’Etat. C’est difficile de jeter la pierre. Il faut que nous puissions trouver d’autres financements, qu’elle nous accompagne si elle ne peut pas.”
Le député Jiovanny William regrette lui aussi le manque de moyens : “Les dispositifs qui existent ne sont pas efficaces. Il y a un travail qui se fait, mais qui ne se fait pas en commun. Ce type d’initiative est salutaire. Maintenant, il manque des moyens pour les services judiciaires, pour les services sociaux, pour les associations qui font le tampon pour éviter les faits de délinquance. Et un problème de méthode, parce que nous avons des règles qui ne sont pas adaptées à notre territoire. Tout ça montre que le travail est long et à charge pour nous tous d’être là pour travailler pour notre population.”
Le député du sud Jean-Philippe Nilor se montre beaucoup plus perplexe vis-à-vis de la tenue de cette conférence : “Je regrette quand même que ça soit une grande messe. Je pense que ce n’est pas ce qu’on a besoin réellement aujourd’hui. Si chacun vient pour dire ce qu’il a fait et laisse entendre que ce qu’il a fait est parfait, pourquoi il y a cette recrudescence ? Je pense qu’on devrait se concentrer sur ce qu’on n’a pas fait, ou ce qu’on n’a pas fait suffisamment. Il faut sortir des sentiers battus et dire certaines vérités : Qui a les moyens en terme financier, de réseau pour faire rentrer toutes ces armes et toutes cette drogue en Martinique ? En 2019, j’ai déposé une demande de création d’une commission d’enquête parlementaire sur le trafic d’armes en Martinique et en Guadeloupe. Cette demande a été rejetée. L’objectivité de ces chiffres, j’ai le droit de la remettre en question aujourd’hui.”
A la suite de cette rencontre, une plateforme commune de propositions devrait émerger. Une conférence régionale de sécurité se tiendra prochainement en Martinique.
J-PM (18/06/2026)





