Le Salon de l’Agriculture s’est une nouvelle fois tenu à Paris, où les producteurs ultramarins ont fait rayonner leurs territoires à travers leurs saveurs et leur savoir-faire. Derrière cette vitrine festive, les difficultés structurelles de l’agriculture en Outre-mer restent pourtant bien présentes. À l’approche de 2026, la filière s’apprête à affronter une année riche en défis.
Cette année, les stands des Outre-mer auront vu passer beaucoup de monde. Un véritable cauchemar pour les agoraphobes : impossible de se déplacer avec autant de monde au même endroit. Des cuisiniers et des serveurs débordants de travail. Des clients impatients de pouvoir se resservir en punch ou de découvrir le concept du bokit. Au milieu de tout ça, des entreprises, habituées du salon et pour qui ce genre d’événements devient une véritable stratégie pour leur commerce.
“Être présent aux rendez-vous comme le salon de l’agriculture et la foire de Paris, c’est pouvoir profiter d’une très grande vitrine”, explique Jeannine Ozier-Lafontaine, l’une des exposantes et fondatrice de “Coeur des îles”, une marque martiniquaise de chocolat antillais. “C’est toujours une occasion pour nous de rencontrer de nouveaux clients qui par la suite seront satisfaits. Nous recevons tout type clientèle, locale comme métropolitaine et même de l’internationale.”
Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. En plus, pour 2026, c’est Biguine, une vache brahman de Martinique qui est l’égérie du salon. Bien qu’elle ne puisse pas être présente à cause de la dermatose nodulaire, cela reste une première pour l’exposition qui n’avait jamais accueilli de bovin ultra-marin. En apparence, tout a l’air d’aller bien, et c’est bien là le problème : “Les apparences sont parfois trompeuses.”
Un plaisir sucré à l’arrière goût amer
Pour l’agriculture en Outre-mer, si 2024 était une année décevante, celle d’après n’aura pas su être assez consolante. Selon un reportage “grand format” de FranceInfo, la production des 30 000 exploitations locales ne couvre que 40% de la consommation. Les importations représentent près de 2,2 milliards d’euros par an. Une réalité impossible à imaginer en se promenant au salon. Du moins… Jusqu’à ce que l’on discute quelques minutes avec certains exposants…
“Aujourd’hui, nous faisons face à de réelles difficultés sur nos territoires,” lance José Maurice, président de la chambre d’agriculture de Martinique, venu lui aussi au salon. “Que cela soient les problèmes liés aux changements climatiques ou au renouvellement des générations, tous font en sorte que la production diminue fortement.”
Coût du fret, prix des intrants, aléas climatiques, accès au foncier… Le cocktail a l’air difficile à avaler. En s’approchant des stands de Mayotte, il prend un goût un peu plus amer. “La production locale ne couvre que 40% ? Je pense que c’est moins que ça…” réagit Antoine Mohamadi, président de l’association “Saveurs et Senteurs”. “A mon avis, ça doit être aux alentours de 20%. Du moins c’est l’impression que l’on ressent quand on vit à Mayotte.”
Certains commerçants ultramarins avaient l’habitude de montrer fièrement leurs produits à l’exposition. Aujourd’hui, ils ont choisi de ne plus répondre à l’appel. Parallèlement, au fil des années, certaines exploitations ont été contraintes de mettre la clé sous la porte. Les statistiques les plus récentes montrent qu’en 2023, les départements et régions d’Outre-mer comptaient un peu plus de 23 500 exploitations agricoles, contre environ 26 700 en 2020, soit près de 3 000 structures disparues en l’espace de trois ans.
Des problèmes à résoudre
Chaque année, beaucoup de jeunes sont présents. Des visiteurs mais aussi des exposants. Paradoxalement, de moins en moins de jeunes deviennent agriculteurs. La profession ne les attire plus. Voyant comment leurs aînés peinent à travailler, ils ne veulent pas vivre de la même façon, voire peut être connaître pire.
En visitant les stands antillais, on pourra avoir le privilège de participer à une dégustation de bananes ou encore de jus de cannes à sucre. Un business qui fait succès, pourtant qui cache un autre problème : ces deux productions sont très dominantes. Lorsque l’économie agricole repose majoritairement sur quelques filières, elle devient vulnérable aux crises. En 2023, la France avait pu produire 2,2 millions de tonnes de canne de sucre et 212 100 tonnes de bananes.
Malgré cela, certaines filières arrivent quand même à ne pas trop avoir la tête sous l’eau. Dans la partie réservée à la Guadeloupe, Joël Saman et Esaïe Guillaume, membres de l’association “Apiculteur de Guadeloupe” nous font goûter leurs pots de miel aux multiples saveurs. “Chez nous, nos pots de miel arrivent à pratiquement tous vendre, bien que la production seule ne suffise pas à couvrir les besoins de notre île,” expliquent-ils. “Il faut quand même avouer qu’il n’est pas nécessaire de planter des cultures, étant donné que l’on récolte ce que la nature nous offre !”
Plus loin, dans les stands de la Réunion, il est possible de rencontrer des commerçants voulant chercher des solutions : lier l’utile à l’agréable. C’est le cas de Marie-Annie Valin, présidente de l’APTF (Association des Producteurs et Transformateurs Fermiers). Sa mission est d’affronter l’une des problématiques de l’agriculture : le gaspillage. “Quand on a des aliments qui sont sur le point d’être perdus, on les récupère et on les transforme,” explique-t-elle. “Par exemple, on récupère les christophines pour faire avec du Achard ou de la Rougail. Rien ne doit pourrir chez nous !”
Vers une autonomie
Quelques initiatives et des petites victoires, mais nous sommes encore très loin d’une sérieuse progression pour l’autonomie alimentaire. Les producteurs cherchent des solutions, certes, mais la question du rôle de l’État demeure, surtout lorsque Emmanuel Macron vient saluer les stands antillais, mahorais ou réunionnais. En Outre-mer, les agriculteurs ont droit à certaines aides publiques, telles que le “POSEI” (Programme d’options spécifiques à l’éloignement et à l’insularité). Si l’on pose la questions aux personnes présentes ici, leur réponse sera la même : il faut revoir le fonctionnement des aides et permettre de ne plus en être dépendants . “Un producteur ne cherche pas à quémander, ni même à devenir une sorte d’assisté,” lance Ruidice Ravier, présidente de la Sica des maraîchers de Martinique. “Ce que chacun d’entre nous souhaite, c’est de surtout pouvoir régénérer la profession. Oui nous avons besoin d’aide mais actuellement c’est surtout l’accompagnement qui est nécessaire. Les autorités et les institutions écoutent ce que nous leur disons. Ils doivent comprendre qu’il nous faut aller de l’avant car c’est comme ça qu’il nous sera possible de remotiver les jeunes. L’humain doit revenir au centre de la profession !”
En 2026, la liste des “challenges” à affronter reste encore très longue. Bien que le salon de l’agriculture offre pour certaines entreprises une vitrine, voire même un nouveau souffle, il ne résout pas non plus les déséquilibres structurels. Le combat pour ne pas simplement briller quelques jours à Paris, dans du brouhaha, est loin d’être terminé.
Thibaut Charles (Photographe : Sanaa Baron)

