Eclairage historique et sociologique : Pourquoi la structure du capitalisme est-elle différente en Guadeloupe et en Martinique ? La réponse de l’économiste Jean-Marie Nol

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Jean-Marie Nol

L’économiste guadeloupéen Jean-Marie Nol a récemment tourné son regard sur une question sensible, à savoir comment est structuré le capital en Guadeloupe et en Martinique (Karibinfo du 17/12/2025). Et pourquoi il existe des différences. Il fait même appel à des concepts marxistes pour répondre à cette problématique.

Son analyse mérite d’être prise en compte.

Sous le titre “Analyse inédite du rôle historique de la bourgeoisie locale dans la perte de contrôle de l’économie de la Guadeloupe”,  il écrit : “Le paysage économique guadeloupéen contemporain, marqué par la domination d’intérêts martiniquais békés et de groupes métropolitains, ne peut être compris sans revenir à une donnée structurante et largement méconnue du débat public : l’absence durable d’une bourgeoisie nationale endogène capable de se reproduire, de s’organiser et de porter un projet politique et économique autonome.

Cette absence n’est ni le fruit d’une fatalité culturelle ni celui d’un simple retard de développement, mais le résultat d’un enchaînement historique singulier, violent et profondément différencié de celui qu’a connu la Martinique, qui a brisé très tôt les conditions matérielles et symboliques de l’émergence d’une classe bourgeoise guadeloupéenne au sens plein du terme.

Dans toutes les sociétés capitalistes, la bourgeoisie ne se définit pas seulement par la richesse, mais par un faisceau de caractéristiques objectives : la détention durable des moyens de production, la capacité à transmettre un capital économique et symbolique sur plusieurs générations, l’existence de lignées familiales solidement ancrées dans un territoire, une sociabilité spécifique, des réseaux d’alliance et une conscience de classe suffisamment structurée pour produire une idéologie justifiant sa domination.

En ce sens, la bourgeoisie constitue bien une classe sociale au sens marxiste, c’est-à-dire un groupe dominant qui, au-delà de ses divisions internes, partage des intérêts communs et développe des représentations du monde visant à naturaliser sa position. Or, en Guadeloupe, ce processus a été interrompu, fragmenté, puis durablement empêché, d’où les balbutiements du nationalisme.

Sous l’Ancien Régime, les premiers colons français installés en Guadeloupe correspondaient, pour une part, à cette bourgeoisie coloniale naissante. Certains disposaient de capitaux, d’autres de titres ou de prestige social, beaucoup cherchaient à convertir dans le Nouveau Monde des ressources symboliques ou financières devenues insuffisantes en métropole. À leurs côtés, une masse bien plus nombreuse de “petits blancs”, engagés pour trente-six mois, constituait la base laborieuse de la colonisation. Exploités dans des conditions proches de l’esclavage, ces engagés ne formaient pas une bourgeoisie, mais ils furent l’un des socles humains sur lesquels se construisit l’économie de plantation.

L’introduction massive de l’esclavage africain transforma radicalement cette société en instaurant une hiérarchie fondée sur la couleur, qui offrit aux blancs, même pauvres, une position sociale relative supérieure, consolidant ainsi une stratification raciale durable.

Ce système, profondément inégalitaire, permit l’émergence d’une classe dominante blanche locale, détentrice des terres, des sucreries et des circuits commerciaux, autrement dit d’une bourgeoisie coloniale guadeloupéenne.

Mais cette bourgeoisie, contrairement à celle de la Martinique, ne survécut pas aux secousses révolutionnaires.

La Révolution française, et plus particulièrement l’épisode de 1794 sous Victor Hugues, constitua une rupture décisive. Les colons blancs guadeloupéens furent massivement ruinés, exilés ou totalement exterminés, souvent davantage par les révolutionnaires envoyés de l’Hexagone que par les anciens esclaves eux-mêmes. Ce moment historique, rarement intégré à l’analyse économique contemporaine, a détruit la continuité lignagère indispensable à la reproduction d’une bourgeoisie nationale.

La Martinique, restée à l’écart de la tourmente révolutionnaire, conserva au contraire une grande partie de sa classe dominante blanche. Les békés martiniquais purent maintenir leurs patrimoines fonciers, bénéficier de fortes indemnités pour la perte des esclaves, préserver leurs réseaux familiaux et transmettre leurs entreprises de génération en génération.

C’est cette continuité historique qui explique aujourd’hui leur puissance économique et leur capacité à investir hors de leur territoire d’origine, notamment en Guadeloupe. Là où la Martinique a connu une adaptation progressive de sa bourgeoisie aux transformations du capitalisme, la Guadeloupe a subi une rupture brutale qui a laissé un vide durable, et qui explique le paysage actuel de l’économie”.

Il en déduit : “Le capital n’a pas disparu, mais il est devenu majoritairement extérieur, contrôlé par des acteurs dont les centres de décision, les stratégies et les intérêts fondamentaux ne sont pas enracinés localement”.

Il précise : “C’est dans ce vide structurel que se sont engouffrés les békés martiniquais et les groupes métropolitains. Leur domination actuelle ne relève ni d’un complot ni d’une supériorité raciale intrinsèque, mais d’une trajectoire historique où la continuité du capital, des réseaux familiaux et des savoir-faire entrepreneuriaux a été préservée chez les uns et brisée chez les autres.

La Guadeloupe n’a pas manqué d’élites, ni de talents, ni même d’entrepreneurs issus des milieux populaires ou “de couleur”, mais elle a manqué d’une bourgeoisie nationale capable de s’imposer durablement comme classe dominante locale”.

Jean-Marie Nol développe ensuite les moyens qui devraient permettre “l’émergence d’une bourgeoisie économique endogène”. Il va jusqu’à proposer “d’inventer des instruments institutionnels et économiques permettant la capitalisation locale”.

Mais, cédant à ses vieux démons, il exclut tout “processus d’autonomie politique” dès à présent. Contradiction.

Ce qu’il ne voit pas, c’est qu’en Martinique le capital n’est plus exclusivement entre les mains des seuls békés mais des métropolitains et d’autres acteurs extérieurs.

Pour propulser un développement véritablement endogène il convient de conquérir en Martinique une large autonomie politique.

Cela est une autre affaire.

Michel Branchi