En février 1974, les travailleurs de tous les secteurs d’activité de la Martinique se dressaient contre la vie chère, les licenciements, le refus du patronat de négocier la plate-forme revendicative portée par les organisations syndicales. Si février 1974 symbolise la lutte des ouvriers agricoles et la brutale répression qui fit deux morts et de nombreux blessés, il est bon de rappeler le contexte économique et social de cette année-là.
Dès le 16 janvier 1974, le Bureau Politique du Parti Communiste Martiniquais, tenant compte de la situation du moment, livrait une analyse importante des principaux aspects de la lutte à la Martinique en ce début de l’année 1974.
Il faisait observer que de puissants mouvements revendicatifs se développaient dans les différents secteurs de l’activité du pays pour préserver et améliorer les conditions de vie des travailleurs qui se détérioraient de plus en plus avec la montée continue et vertigineuse des prix. Cela nécessitait une riposte massive et puissant contre le patronat et le pouvoir de Droite en France
Ces mouvements de grève (“France- Antilles”, électricité, banane, ananas, bâtiments, cartons, etc.…), qui se multipliaient dans l’unité des centrales syndicales, étaient l’expression du mécontentement généralisé des Martiniquais face à la politique réactionnaire du pouvoir UDR. A ces grèves est venue s’ajouter la grève des lycéens contre l’augmentation du prix des pensions.
Face à ce mécontentement, les organisations syndicales lançaient un mot d’ordre de grève générale pour le 11 février 1974.
C’est dans ce contexte que la grève commence dans la banane, le 17 janvier 1974. Elle part de l’Habitation Vivé au Lorrain et s’étend rapidement, d’abord dans le Nord, puis gagne le centre et le Sud de la Martinique. Les ouvriers agricoles dénoncent les conditions, d’embauches, de travail ; ils réclament un salaire journalier de 35,46 F au lieu de 29,55 F, la définition de la tâche et une convention collective. La Martinique découvre à ce moment-là l’extrême misère sur les habitations, l’exploitation féroce, les tâches inhumaines orchestrées par des géreurs et des commandeurs aux ordres des patrons békés.
La plateforme revendicative des ouvriers agricoles était à la hauteur de leurs attentes et comportait 11 points à savoir notamment : 35,46 Francs pour une journée de travail de 8 heures, Paiement effectif des heures supplémentaires (5,54 Francs) ; Paiement intégral du salaire à la fin de chaque semaine : pas de retenue ; Suppression totale des produits toxiques ; La pause de midi de 12h à 13h sur toutes les habitations ainsi qu’un quart d’heure pour le repas du matin ; Pas de licenciement injustifié : du travail pour tous ; Amélioration des conditions de travail dans les hangars (tabliers, gants bottes) ; Suppression du travail à la tâche dans l’aubergine et dans l’ananas ; Suppression totale des tâches ; Respect des droits syndicaux sur l’habitation ; Paiement des congés payés exigibles en Juillet.
Le préfet ORSETTI, dans un communiqué, indique “sa préoccupation” à l’égard de ce qui se passe, prenant ainsi le relais des patrons békés et les élus de droite qui appellent à la répression. De nombreux renforts de garde-mobiles arrivent en Martinique, sont positionnés à Trinité et, chaque matin, des colonnes de camions de gendarmes vont sur les habitations (plantations) pour faire pression et intimider les travailleurs. Loin de les démobiliser, le mouvement s’étend sur toute la Martinique agricole.
Le préfet publie un nouveau communiqué encore plus menaçant. A propos de la grève de la banane, il affirme : “…Des groupes d’individus, pour la plupart étrangers à la profession agricole, tentent par l’intimidation de débaucher les ouvriers de certaines exploitations”. “Je tiens à déclarer que de tels procédés sont inadmissibles et que, si faire la grève est un droit, la liberté de travail en est un autre que je ferai respecter par tous les moyens.”
C’est ainsi que le 14 février 1974, le préfet mit ses menaces à exécution pour satisfaire les milieux patronaux et la Droite du Conseil Général, avec la brutale répression dans la plaine de Chalvet (Basse-Pointe) où les ouvriers agricoles furent pris dans un véritable guet-apens. En effet à cette époque, Chalvet était planté en ananas où il était impossible de faire face aux forces de répression aussi bien à terre que dans les airs avec l’appui d’un hélicoptère. Le bilan fut lourd du côté des travailleurs avec 2 morts (Ilmany Renor et Georges Marie-Louise) et de nombreux blessés. Le corps de Marie-Louise fut retrouvé deux jours plus tard, à l’embouchure de La Capot. Sa mort serait consécutive à des tortures, thèse toujours soutenue par les ouvriers agricoles.
C’est au prix d’une brutale répression que, lors de la Commission Paritaire dans la banane, le 19 février 1974 les patrons cèdent. Ils accordent 35,50 F. La tâche journalière sera fixée dans un document annexe à l’accord.
Aujourd’hui l’amélioration des conditions de travail et la prévention de la pénibilité au travail, les maladies professionnelles sont au cœur des préoccupations des ouvriers agricoles. Beaucoup de ces hommes et de ces femmes n’arrivent même pas à profiter de leur retraite car épuisés et malades.
Par ailleurs, les ouvriers agricoles sont les principales victimes d’un empoisonnement. Exposés à l’utilisation massive de ces produits phytosanitaires toxiques, notamment le chlordécone. L’ampleur du drame est connue aujourd’hui. En dépit des atermoiements du gouvernement français, il est plus que jamais urgent que la justice française ose s’attaquer aux puissances économiques responsables de l’empoisonnement de notre peuple, de notre terre, de nos eaux (rivières et mer).
Les profiteurs du système import-export continuent d’accumuler de super profits, continuent de bénéficier des subventions de l’Union Européenne au détriment de la production locale toujours concurrencée, de manière agressive et déloyale par l’importation massive venant de France, d’Europe, d’Inde, de Jamaïque, du Bangladesh, d’Egypte, d’Israël, du Pérou, du Costa-Rica,, du Maroc, etc.
52 ans depuis ces tragiques évènements, le combat contre la vie chère, contre les bas salaires, les retraites insuffisantes s’intensifie de plus en plus et ce ne sont pas les mesures cosmétiques que le colonialisme avance à chaque crise qui seront de nature à éteindre la colère du peuple martiniquais dans sa soif d’émancipation.
Fernand PAPAYA

