
Plus qu’une star mondiale du reggaeton, Bad Bunny s’impose aujourd’hui comme l’une des figures politiques les plus influentes du monde latino. Derrière les records de streaming et les shows spectaculaires, l’artiste portoricain a fait de sa musique et de son image une tribune engagée en faveur de Porto Rico et, plus largement, des communautés latino-américaines confrontées à la politique répressive de Donald Trump.
Son concert de la mi-temps du Super Bowl (Foot-ball américain) a marqué un tournant. Devant plus de 100 millions de téléspectateurs, Bad Bunny n’a pas simplement livré un spectacle musical : il a proposé une réponse culturelle à l’Amérique trumpiste. Dans un contexte de durcissement migratoire et de tensions sociales profondes, l’artiste portoricain a célébré la richesse du continent américain dans son ensemble.
Plantation de canne à sucre en décor d’ouverture, cuivres et percussions latines, défilé des drapeaux de tout le continent, y compris le rouge-vert-noir martiniquais : le message était clair. L’ “Amérique” ne se limite pas aux États-Unis. Elle est plurielle, hispanophone, caribéenne, métissée.
Ses rares mots en anglais, “God Bless America” ont été suivis d’un hommage à l’ensemble des nations du continent. Sur scène, un message s’affichait : “La seule chose plus forte que la haine est l’amour”. Une déclaration qui résonne comme une réponse directe au climat politique actuel.La réaction de Donald Trump ne s’est pas fait attendre. Le président a dénoncé un spectacle qu’il a jugé offensant pour la “grandeur de l’Amérique”. Cette indignation illustre le fossé idéologique entre l’artiste et le camp conservateur, voire néofasciste.
Porto Rico au cœur du combat
L’engagement de Bad Bunny prend racine dans la situation particulière de Porto Rico. Île caribéenne sous souveraineté américaine mais dotée d’un statut ambigu d’ “État libre associé”, le territoire traverse une crise économique et sociale durable. Plus de 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, tandis que l’austérité imposée par le Congrès américain pèse lourdement sur les infrastructures.
Dans ses chansons, notamment El Apagón, l’artiste évoque les coupures d’électricité chroniques, la dégradation des services publics et la privatisation croissante des ressources locales. Il dénonce également l’exil fiscal et l’implantation massive de complexes touristiques sur les plages portoricaines, perçus par une partie de la population comme une nouvelle forme de colonisation économique.
Pour lui, la musique est un outil politique. Il affirme vouloir permettre à chaque Portoricain de “tirer ses propres conclusions” à travers ses textes. Loin d’un engagement superficiel, son positionnement s’inscrit dans un combat pour la dignité et l’autodétermination de son île.
Face à ICE, une opposition frontale
L’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche a renforcé la tension. Depuis le début du mandat, plus de 500 migrants ont été arrêtés à Porto Rico, territoire historiquement considéré comme un espace relativement protecteur pour les immigrés caribéens et latino-américains.
Dans des quartiers populaires de San Juan comme le Barrio Obrero, la peur s’est installée. La présence accrue des agents de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) a profondément modifié le quotidien d’une île marquée par une longue tradition d’accueil.
Sa prise de position est sans ambiguïté : il refuse d’être associé à un système qu’il considère comme injuste envers les Latinos. À ses yeux, les expulsions massives et la criminalisation des migrants menacent directement les communautés qu’il représente.
L’artiste comme porte-voix des Antilles
Au-delà de Porto Rico, Bad Bunny s’impose comme un symbole pour les Antilles et les territoires caribéens confrontés à des logiques de domination économique et politique. Il rappelle que ces îles ne sont pas de simples périphéries exotiques, mais des espaces vivants, porteurs d’histoire, de culture et de revendications.
Son engagement ne se traduit pas par un programme partisan structuré, mais par une affirmation constante : les Antilles existent, résistent et participent pleinement à l’identité du continent américain. À l’heure où les États-Unis se divisent sur la question migratoire et identitaire, Bad Bunny a choisi son camp. Celui des communautés latino-caribéennes, de la solidarité continentale et de la contestation face aux politiques qu’il juge oppressives. Plus qu’un chanteur, il est devenu un acteur politique. Et sa scène, désormais, dépasse largement les frontières de Porto Rico.
M.C
Qu’est-ce que le statut « État libre associé » de Porto Rico
Il s’agit d’un État qui se trouve profondément intégré au système américain tout en conservant son autonomie. Dans le cas de Porto-Rico, l’île entretient une relation politique asymétrique avec Washington. Les Portoricains sont citoyens américains depuis 1917, en vertu du Jones-Shafroth Act. Ils peuvent circuler librement sur le territoire des États-Unis et bénéficient de la protection du Bill of Rights, c’est-à-dire des dix premiers amendements de la Constitution. Mais cette citoyenneté reste incomplète. Les habitants de l’île ne votent pas à l’élection présidentielle : ils participent aux primaires des partis, mais ne disposent d’aucun grand électeur au sein du collège électoral. Porto Rico envoie bien un délégué à la Chambre des représentants, mais celui-ci ne peut voter qu’en commission, sans voix décisive en séance plénière. Si l’île était un État fédéré à part entière, elle disposerait de deux sénateurs et de plusieurs représentants au Congrès. Ce déficit de représentation alimente depuis des décennies un sentiment de marginalisation politique. Sur le plan fiscal, la situation est tout aussi paradoxale. Les Portoricains ne paient pas d’impôt fédéral sur le revenu, mais ils contribuent à la Sécurité sociale américaine et au système Medicare. Ils s’acquittent également de taxes à l’importation et à l’exportation. Par ailleurs, l’ensemble des amendements constitutionnels ne s’applique pas automatiquement à l’île, ce qui renforce l’impression d’un statut à part, ni totalement intégré, ni pleinement souverain.
