Le quotidien France-Antilles des 20, 21 et 22 mars 2026 a publié sur deux pages une assez surprenante interview réalisée par la journaliste Laura Baudier. Celle du général martiniquais Jean-Marc Vigilant, ancien directeur de l’École de Guerre, fondateur et président de la société BeVigilant, président d’EuroDéfense-France et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques, nous livre son analyse sur le conflit en cours au Moyen-Orient. Il est spécialiste des questions militaires et de défense.
Sur les causes de l’attaque américano-israëlienne de l’Iran, le général reprend la doxa occidentale : “Il y a plusieurs raisons qui expliquent l’entrée en guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran : une volonté commune de détruire le potentiel nucléaire iranien et leur programme de missiles balistiques, afin que les Iraniens ne puissent jamais avoir la bombe nucléaire ; et décapiter le régime iranien”.
Iran : Pas de menace imminente
Il admet pourtant : “En revanche, pour les Américains, l’Iran ne représentait pas une menace immédiate. Plusieurs raisons complémentaires peuvent expliquer la décision politique d’engagement américain malgré les réticences du Pentagone : une triple pression en politique intérieure tout d’abord, l’inflation, la polémique ICE (police anti-immigration) à Minneapolis et le dossier Epstein dans lequel le nom de Trump commençait à apparaître de plus en plus. Trump a pris un énorme risque politique en déclenchant cette guerre, mais, entraîné par les Israéliens, il a pu momentanément détourner l’attention de ses problèmes intérieurs”. Récemment un officiel américain a reconnu que l’Iran, tout en ne représentant pas une “menace imminente”, n’était pas sur le point de détenir l’arme nucléaire. Donc du bluff.
La France engagée de facto
S’agissant de la France, l’officier reprend le discours hypocrite de Macron soutenant qu’elle a “une posture défensive” pour défendre ses ressortissants et les accords avec les pays du Moyen-Orient : Arabie saoudite, Qatar, Emirats Arabes Unis, Koweit, etc. Surtout des gros clients pour l’industrie d’armement française et des producteurs de pétrole.
France-Antilles réplique : “Donc, la France, se retrouve finalement malgré elle à se défendre alors qu’au départ elle n’a rien à voir avec tout ça ?”. Et Jean-Marc Vigilant répond : “Oui, elle doit défendre ses intérêts en toutes circonstances”. Les intérêts de la France capitaliste et impérialiste. Il va jusqu’à citer Macron : “‘Pour être libre, il faut être craint et pour être craint, il faut être puissant’, a dit très justement le président de la République”, reproduit-il.
Embrasement ? Détour par l’Ukraine
A la question de savoir si on ne se dirige vers “un embrasement généralisé”, le général ne répond pas directement et fait une comparaison étrange avec la guerre en Ukraine. Il déclare : “C’est une situation similaire à la guerre en l’Ukraine : Poutine espérait séparer les Occidentaux, mais l’Europe a affiché son unité et sa solidarité”. Autrement dit, le camp occidental faire faire front. Ainsi 22 Pays, dont la France, sont prêts à assurer la circulation dans le détroit d’Ormuz contrôlé par l’Iran et où passent 20 % du pétrole mondial et 30 % du gaz naturel. Ce qui peut éventuellement contrarier les intérêts de la Chine, premier client de l’Iran.
Les Antilles françaises concernées
France-Antilles s’inquiète alors de la situation des Antilles françaises et des Caraïbes. Très logiquement Jean-Marc Vigilant remarque : “Tout est lié : les Antilles françaises font partie de la République française. Si le territoire français est affecté, elles le seront aussi. On voit bien dans la réponse militaire iranienne que l’Iran veut porter le conflit dans le champ économique : ils ont bloqué le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20% de la consommation pétrolière mondiale [Ndlr. et 20% des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL)]. Il faut s’attendre à une augmentation du prix du baril de pétrole, et les Antilles seront aussi impactées. Si l’Hexagone subit une inflation sur des produits de base, les Antilles la subiront aussi”. Evident.
En fait, le pétrole et le gaz ont déjà fait un bond considérable. De même que le coût du transport maritime. Les bourses ont enregistré des reculs. Selon les organismes économiques internationaux et les banques centrales (FED, BCE), l’inflation va repartir à la hausse et la croissance économique ralentir. Ce qui ne peut que pénaliser le pouvoir d’achat et l’emploi. Cela peut-il préoccuper un général ?
Sur la durée de la guerre, il estime de surcroît : “Je pense que ça peut durer longtemps, oui” , à cause surtout du jusqu’au-boutisme d’Israël, Trump pouvant se retirer en raison du risque de perdre les élections du midterm de cette année. Les Américains sont très sensibles à l’augmentation du prix du gallon d’essence.
3ème guerre mondiale ? Possible
La journaliste de France-Antilles ne craint pas de poser la question : “Sans parler de 3e guerre mondiale, peut-on dire qu’on vit un moment historique ?”. La réponse du général martiniquais donne froid dans le dos : “Oui, et ça a commencé avec la guerre en Ukraine : on a vécu un choc géopolitique de la même ampleur que la fin de la Guerre Froide dans les années 90, quand l’Union soviétique s’est écroulée et a laissé la place à un monde sous domination américaine, mais plutôt pacifique. Aujourd’hui, c’est l’inverse : la guerre est revenue en Europe, avec la menace d’une Russie nucléaire. Et ça a continué avec l’élection de Trump, qui a changé radicalement la politique extérieure des États-Unis, en particulier vis-à-vis des Européens, et qui a modifié le statu quo au Moyen-Orient”. Bien entendu pas question d’évoquer la volonté des occidentaux d’étendre la sphère de l’OTAN et d’y faire entrer l’Ukraine qui est à la porte de la Russie et de Moscou.
Bien entendu, les Martiniquais peuvent être légitimement fiers de compter un des leurs général. Mais cela ne saurait les empêcher d’avoir un jugement critique sur ses analyses.
Michel Branchi





